A la fin du 19e siècle, Jean Jaurès, est élu député du Tarn.
Au nom des droits humains qu'il défend, il se saisit, à la tribune de la Chambre des députés, des massacres d'Arménie survenus entre 1894 et 1897 commis par les forces régulières du Sultan Abdul Hamid II, appelé le "Sultan rouge".

Le premier discours de Jaurès en faveur des Arméniens date du 3 novembre 1896. A l'époque le ministre des Affaires étrangères (Gouvernement de Jules Méline) est l'historien Gabriel Hanotaux. Celui-ci soutient l'alliance franco-russe. S'ensuivirent 2 autres discours des 22 février et 15 mars 1897.

Extraits:

Au cours du 1er discours, il dénonce les responsabilités du Sultan mais également de l'Europe et de la France en raison de leur passivité et leur lâcheté devant ce drame.

"Voilà 18 ans que l'Europe avait inséré dans le Traité de Berlin (13 juillet 1878) l'engagement solennel de protéger la sécurité, la vie, 'honneur des Arméniens (...) que l'Europe devrait demander des comptes annuels et exercer un contrôle annuel sur les réformes et sur les garanties introduites par le Sultan dans ses relations avec ses sujets d'Asie mineure. Où sont ces comptes ? Où sont ces contrôles ? Où est la trace de cette intervention solennellement promise par l'Europe elle-même ?"

Le Traité de Berlin remplaça le Traité de San Stefano du 3 mars 1878 qui, suite à la victoire de la Russie à l'issue de la guerre de 1877-1878 affaiblissait la Turquie. L'Angleterre, opposée à cet affaiblissement, le Traité de Berlin modifia le précédent tout en garantissant l'autonomie arménienne dans l'Empire ottoman. Ce qui ne fut, comme le dénonce Jaurès, jamais appliquée.

"[Le Sultan] se jouait de l'Europe, il se jouait de vous et de l'humanité. Vous avez décidé qu'il y aurait à Erzeroum une commission d'enquête sur les premiers massacres de Sassoun. Lisez les procès verbaux de la commission et vous verrez que la commission turque a toujours refusé aux délégués européens de se transporter sur les points où s'étaient produits les plus abominables massacres afin de recueillir subitement sur place des témoignages sincères. Vous verrez aussi à quels procédés sauvages le gouvernement du Sultan avait recours pour obtenir en sa faveur des témoignages mensongers. Il s'agissait de faire dire aux Arméniens par force, en leur extorquant dans les tortures leurs signatures, que c'étaient eux qui avaient commencé."

"Le silence complet, silence dans la presse, dont une partie, je le sais, directement ou indirectement, a été payée pour se taire, silence dans nos grands journaux, dont les principaux commanditaires sont les bénéficiaires de larges entreprises ottomanes, mais surtout silence du gouvernement de la France! devant tout ce sang versé, devant ces abominations et ces sauvageries, devant cette violation de la parole de la France et du droit humain, pas un cri n'est sorti de vos bouches, pas une parole n'est sortie de vos conscience, et vous avez assisté, muets et, par conséquents, complices, à l'extermination complète..."

Discours du 15 mars 1897

"C'est vous qui jetez ainsi en Orient le plus redoutable germe de guerre. (...) Il semblait que le Sultan, averti enfin par l'indignation tardive de l'Europe, allait suspendre les massacres arméniens, et M. le ministre des Affaires étrangères lui avait écrit, au lendemain des interpellations qui s'étaient débattues ici :" Il ne faut plus qu'il soit versé une goutte de sang." Mails il a repris confiance, il ne vous redoute plus; il voit tout à coup que vous restez encore ses meilleurs soutiens et ses meilleurs amis. Et voici qu'à l'heure même où
nous parlons, les massacres d'Arménie recommencent, les populations arméniennes sont massacrées de nouveau, et le Sultan ne nous permet pas d'oublier une minute à quelle collaboration vous vous résignez, en acceptant l'action des troupes ottomanes pour la Pacification de la Crête.
"


Ces massacres annoncent la méthode d'extermination entreprise à partir de 1915 par le Gouvernement Jeune-Turc (tortures et actes de barbarie sexuelle,  deshumanisation des personnes, spoliation de leurs biens, déracinement, meutre collectif sur les routes par les tribus kurdes).

1894-1897, 1909, 1915-1917, 1922: au total, les massacres auront duré quasiment 30 ans presque non stop.

Jaurès est joint par Clémenceau, puis par des écrivains (Anatole France, Romain Rolland), des artistes (Emile Gallé), des journalistes (Séverine) qui ont lancé le mouvement arménophile en France. Cela n'a pas empêché la réalisation du génocide en 1915, mis au second plan du fait de la guerre mondiale.

Aujourd'hui on connait peu cet engagement de Jaurès, on a oublié les responsabilités de la France et de l'Europe, on ferme les yeux sur la politique passée et présente de la Turquie concernant la question arménienne.

Ces discours de Jean Jaurès sont regroupés dans un recueil titré Il faut sauver les Arméniens (Mille et une nuits).