Un mort vivant (Charles Aznavour)

De prisons en prisons de cellules en cellules
Pour avoir informé preuves à l’appui pourtant
Je ne suis plus un nom, pas même un matricule
Abandonné de tous, je suis un mort vivant

On m’a pissé dessus, craché à la figure
Sur mes parties intimes on a mis le courant
Avec les rats crevés je dors dans la raclure
Malade et décharné, je suis un mort vivant

Parce que j’accusais et qu’au sang de ma plume
La liberté coulait et défendait des droits
Pour m’empêcher d’écrire on a dû sur l’enclume
Et me briser le corps et me broyer les doigts

Dès lors que vérité n’avait pas bonne face
Dès lors que mes refus à rentrer dans le rang
N’étaient pas dans le goût de ces messieurs en place
Au fond de ce tombeau, je suis un mort vivant

Parce que je touchais le point où le bat blesse
Que de langue et de plume j’étais virulent
Des hommes de pouvoir, et de fausses promesses
M’ont jeté dans l’oubli, je suis un mort-vivant

Parce que mon esprit n’a jamais su se mettre
Au rang des compromis, lèche-culs militants
On m’a mis dans ce trou afin de me soumettre
Par la soif et la faim, je suis un mort vivant

Mon Dieu si tu existes écoute ma prière
Donne moi le courage et la force et la foi
De ne jamais faiblir face à mes tortionnaires
Je t’en prie au moins toi, ne m’abandonne pas

Moi le pisse papier à longueurs de colonne
Que l’on veut museler en lui rognant les dents
Humble je viens à toi, moi qui ne suis personne
Jette un regard sur moi, je suis un mort vivant

Les voix des disparus moi je peux les entendre
Bien que gorges tranchées et bien que hors du temps
Sortant des murs griffés et de dessous des cendres
Qui hurlent avec moi je suis un mort vivant

Je rampe dans mon trou comme un rat sous la terre
Dans la crasse, l’oubli dans la merde et le sang
Dans ce lieu où jamais un rayon de lumière
Ne caresse ma peau, je suis un mort vivant

Je bois des eaux usées Dieu sait ce que je mange
Revêtu de haillons j’ai l’air d’un revenant
Subis des sévices et je vis dans la fange
Mais je sais qui je suis, et ce que je défends

De prisons en prisons de cellules en cellules
Pour avoir informé preuves à l’appui pourtant
Je ne suis plus un nom pas même un matricule
Pour délit d’opinion, pour délit d’opinion
Pour délit d’opinion je suis un mort vivant