Babel, Orient 

Festins, tanières, divan
 

« Quelque idée que j’eusse de la beauté des Syriennes, quelque image que m’ait laissée dans l’esprit la beauté des femmes de Rome et d’Athènes, la vue des femmes et des jeunes filles arméniennes de Damas a tout surpassé. Presque partout nous avons trouvé des figures que le pinceau européen n’a jamais tracées, des yeux où la lumière sereine de l’âme prend une couleur de sombre azur , et jette des rayons de velours humides que je n’avais jamais vu brillé dans des yeux de femmes, des traits d‘une finesse et d’une pureté si exquises, que la main la plus légère et la plus suave ne pourrait les imiter, et une peau si transparente et en même temps si colorée de teintes vivantes, que les teintes les plus délicates de la feuille de rose ne pourraient en rendre la pâle fraîcheur, les dents, le sourire, le naturel moelleux des formes et des mouvements, le timbre clair, sonore, argentin de la voix, tout est en harmonie avec ces admirables apparitions. […] Les costumes de ces femmes sont les plus élégants et les plus nobles que nous ayons encore admirés en Orient : la tête nue et chargée de cheveux dont les tresses, mêlées de fleurs, font plusieurs tours sur le front, et retombent en longues nattes des deux côtés du cou et sur les épaules nues. […] Et quand on cause avec ces charmantes créatures, quand on trouve dans leurs conversations et dans leurs manières , cette grâce, ce naturel parfait, cette bienveillance, cette sérénité, cette paix de l’esprit et du cœur qui se conservent si bien dans la vie de famille, on ne sait ce qu’elles auraient à envier à nos femmes du monde, qui savent tout, excepté ce qui rend heureux dans l’intérieur d’une famille, et qui dilapident en peut d’années, dans le mouvement tumultueux de nos sociétés, leur âme, leur beauté et leur vie. »

 

[Alphonse de Lamartine, Voyages en Orient, 1831-1832]